Faire des économies sans organiser notre effacement, le blog

Assemblée Nationale commission des affaires étrangères | 9 octobre 2026

Faire des économies sans organiser notre effacement, le blog

Mercredi, deux débats se sont succédé en commission des Affaires étrangères. Le premier sur le contrat d’objectifs et de moyens de l’Agence Française de Développement. Le second sur les 30,9 milliards d’euros de contribution française au budget de l’Union européenne.

Deux sujets en apparence différents. Mais au fond, une même question : dans un monde où les rapports de force se durcissent, jusqu’où pouvons-nous réduire nos dépenses sans réduire en même temps notre capacité d’action ?

Je suis parfaitement consciente de l’urgence de redresser nos comptes publics. Une dette que l’on ne maîtrise plus, c’est une souveraineté que l’on perd. Mais cette exigence ne doit pas devenir l’alibi de tous les renoncements. La solidarité internationale n’est ni de la naïveté, ni de l’argent jeté par les fenêtres.

Sur l’Agence française de développement, deux visions continuent de s’affronter. Et aucune ne me satisfait.

À gauche subsiste une conception de l’aide au développement héritée d’un autre temps : comme si la solidarité internationale devait être détachée des intérêts de la France ; comme si parler de sécurité, de migrations, de matières premières critiques, de débouchés pour nos entreprises ou d’influence suffisait à dénaturer notre politique de développement.

Cette vision pouvait prospérer à l’époque des « dividendes de la paix ». Elle résiste mal au monde tel qu’il est devenu.

La Chine construit méthodiquement ses réseaux d’influence. La Russie utilise notamment la coopération militaire. La Turquie et les pays du Golfe développent leurs propres partenariats. Et les pays avec lesquels nous travaillons ne veulent plus être considérés comme les bénéficiaires passifs de notre générosité : ils réclament des relations fondées sur l’intérêt mutuel.

C’est précisément l’évolution décrite dans le rapport. [ Projet de rapport_COM AFD 2027-… ]

La solidarité n’exige pas la naïveté. Et défendre nos intérêts ne signifie pas renoncer à nos valeurs.

Mais à l’autre extrême prospère une vision tout aussi simpliste : celle selon laquelle tout euro dépensé hors de France serait nécessairement un euro perdu pour les Français. C’est oublier ce que finance réellement l’aide au développement. L’accès à l’eau, la santé, l’éducation, le développement agricole ou l’activité économique dans les pays les plus fragiles répondent à une exigence de solidarité. Mais ces politiques permettent aussi de prévenir des crises dont nous subirions demain les conséquences, de construire des partenariats durables et de maintenir une présence française là où d’autres puissances ne nous attendront pas pour prendre notre place.

Ce n’est ni de la charité, ni de l’argent distribué sans contrepartie politique. C’est un outil de notre politique étrangère.

Cela ne dispense évidemment pas de regarder la dépense. Bien au contraire. Depuis 2019, les crédits budgétaires de l’AFD ont été divisés par près de trois. Et le nouveau contrat demande pourtant à l’Agence de conserver un niveau d’activité comparable à celui fixé auparavant. [ Projet de rapport_COM AFD 2027-… ]

Il faut donc sélectionner davantage, mobiliser les financements privés et européens, rechercher des retombées pour la France et mesurer beaucoup plus rigoureusement les résultats.

Moins de moyens, c’est moins de droit à l’erreur. Mais les pays les plus vulnérables ne financeront pas leurs écoles, leurs réseaux d’eau potable ou leurs systèmes de santé uniquement par des prêts rentables. La solidarité internationale a un coût.

Il faut donc conserver une véritable capacité de dons, en priorité là où elle est indispensable. Et surtout savoir pourquoi nous dépensons, où nous dépensons et quels résultats nous obtenons. Ni une aide au développement hors-sol, ni le chacun pour soi érigé en politique étrangère.

Quelques heures plus tard, LFI et le RN nous rejouent Margaret Thatcher. Cette même opposition entre lucidité et simplisme, nous l’avons retrouvée. Cette fois, il ne s’agissait plus de l’AFD mais de la contribution française au budget européen.

Et nous avons assisté à un spectacle politique assez savoureux : LFI et le RN réunis pour nous rejouer Margaret Thatcher. Le fameux « I want my money back » a changé de langue, pas tellement de logique. Le RN propose de retrancher 11,1 milliards d’euros à la contribution française. LFI veut également la diminuer de plusieurs milliards.

Bien sûr, leurs projets européens ne sont pas identiques. Mais sur ce point, ils convergent : présenter l’Europe comme une facture dont il suffirait de retrancher quelques milliards pour rendre de l’argent aux Français. Le problème, c’est que cela ne fonctionne pas comme cela.

Le prélèvement sur recettes traduit des engagements européens souscrits par la France. Le diminuer unilatéralement dans notre budget ne fait pas disparaître notre obligation. Pas un euro d’économie magique à la clé. Une crise politique avec nos partenaires, en revanche, certainement.

C’est pourquoi je préfère mener une autre bataille. Supprimons les rabais accordés à certains États et dont la France est aujourd’hui le premier financeur. Faisons davantage contribuer les grandes entreprises et les géants du numérique. Défendons pied à pied la PAC, nos outre-mer, notre recherche, notre industrie et notre souveraineté numérique.

Défendons les intérêts français dans l’Europe plutôt que de prétendre les défendre contre l’Europe. Car derrière ces milliards se joue aussi une bataille politique. À force de présenter Bruxelles comme la source de nos difficultés, de mettre quotidiennement en accusation l’Union européenne et de transformer chaque contribution en tribut imposé à la France, LFI et le RN installent progressivement l’idée que nous serions mieux sans l’Europe.

Ils savent pourtant qu’une majorité de Français reste attachée à l’appartenance à l’Union. Alors on ne parle plus ouvertement de sortie. On en installe le récit, conflit après conflit, budget après budget. C’est le Frexit sans le dire : ne plus proposer de quitter l’Europe, mais rendre l’Europe tellement coupable de tout que la rupture finisse par apparaître comme la seule issue.

Regardons le monde tel qu’il est. À l’Est, la Russie mène une guerre aux portes de l’Union. À l’Ouest, les États-Unis défendent d’abord leurs intérêts stratégiques et industriels. Et à l’Est encore, la Chine investit massivement, maîtrise des technologies et des matières premières critiques, et organise méthodiquement sa puissance. C’est vraiment maintenant que nous choisirions de jouer plus petits ? L’Europe de la défense, la préférence européenne, nos investissements technologiques, le soutien à l’Ukraine : tout cela détermine notre capacité future à agir sans dépendre systématiquement de Washington ou de Pékin.

La Commission européenne n’est pas davantage une puissance étrangère qui se serait installée à Bruxelles pour s’ingérer dans nos affaires. C’est une institution que nous avons contribué à construire, dans laquelle la France siège, décide et négocie.

À l’heure où les grands blocs affirment leur puissance, le repli sur soi est une illusion dangereuse. L’Europe n’est pas un problème à subir, mais un instrument de puissance à maîtriser. Sachons négocier avec énergie et défendre nos intérêts avec lucidité, sans jamais sacrifier la capacité de la France à peser sur le cours du monde.

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Carole Guillerm Mouvement Démocrate

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